Bruxelles : «Au-delà des chiffres, la sécurité»

20 février 2014  — Activité parlementaire, Sécurité

L’insécurité à Bruxelles peut-elle se traduire en chiffres ? Notre capitale est-elle plus sûre qu’il y a dix ans ?

Une opinion de Philippe Pivin.

Le taux de criminalité alimente les conversations lors de chaque publication de données statistiques. Combien de faits de violence ? De vols à la tire ? De sacs-jackings ? De cambriolages ? D’arrachages de colliers ? Tout peut-il être ainsi comptabilisé et comparé ? Après avoir, il y a deux ans, supprimé le Moniteur de la Sécurité, était-il habile de « sortir » une statistique de la criminalité sur 10 ans, à quatre mois d’élections générales ? De toute façon, en cette matière, les annonces ne portent pas, seul compte le ressenti de la victime. L’analyse du combat quotidien pour le maintien de l’ordre public, dans le cadre des spécificités bruxelloises, doit être faite de façon critique mais bien évidemment dans un esprit constructif et sans polémique. On ne peut ni oublier que chaque année il y a des milliers de victimes d’actes d’agression, de vols ou de dégradations de biens, ni les utiliser à l’appui de propos démagogiques aux parfums extrémistes et électoralistes.

L’insécurité et ses causes méritent mieux qu’une bataille de chiffres à coups de tableaux statistiques. Le non-respect de l’intégrité physique et morale, des biens et du cadre de vie posent un réel problème. Et que dire de la petite délinquance et des incivilités. Beaucoup de responsables s’apostrophent à renfort de faits graves mais peu s’attaquent au problème du non-respect de la tranquillité publique et des normes élémentaires qui garantissent une sécurité effective au quotidien, chez soi, en rue ou dans les transports en commun. Les constats de « terrain » sont nombreux, ancrés dans le quotidien bruxellois et parasitent la qualité de vie dans notre région.

Au-delà des chiffres, faut-il rappeler que le récent renfort policier (non suffisant) pour Bruxelles est le suivi tardif de la mort d’un contrôleur de la STIB décédé en avril 2012 ? Nous sommes en 2014... Cette mort tragique n’est pas le quotidien de nos quartiers mais il faut oser dire que la situation dans notre espace public se détériore en permanence. Au-delà des chiffres, un ancien ministre-président bruxellois, socialiste, clamait il n’y a pas si longtemps « Bruxelles : assise sur une bombe sociale ».

En fait, Bruxelles n’est pas plus sûre aujourd’hui qu’il y a 10 ans car la sécurité publique et la protection des personnes et des biens n’a pas été une priorité du gouvernement bruxellois, qui se retranche depuis des années derrière une incompétence institutionnelle. Et pourtant c’est bien le Ministre-Président qui est convoqué par le Premier Ministre lorsque des émeutes enflamment certains quartiers. C’est lui aussi qui est convoqué par le gouvernement fédéral lorsque des bus de la STIB décident de changer leur parcours par peur de jets de pavés et de tirs dans certaines rues bruxelloises.

Plutôt que de compétence, ne s’agit-il dès lors pas d’un manque de volonté politique ? Il y a pourtant matière à prendre des initiatives. La population bruxelloise a crû de 12 % en 10 ans, l’équivalent d’une 20ème grande commune, alors que la norme de calcul du cadre policier (norme dite KUL) date de 1998. Autres constats alarmants ? Seuls 9 % des candidats policiers bruxellois réussissent les examens ; moins de 50 % de l’effectif policier est bruxellois ; le cadre policier « régional » est déficitaire de 10 % (environ 800 policiers), la réserve fédérale pour Bruxelles c’est un seul camion autopompe et 20 hommes à temps partiel ; la croissance du coût des polices zonales depuis 2007 c’est 20 % ; des zones de non-droit se développent ; les policiers bruxellois manquent de terrain d’entraînement et sont loin de disposer des équipements adéquats. Telle est la réalité dans laquelle se débattent les Bourgmestres bruxellois et les Chefs de corps de leurs zones de police. Alors que faire ?

Il est en réalité grand temps d’agir concrètement. Et cela passe par deux niveaux d’actions : un niveau régional de coordination stratégique et un niveau de proximité des missions locales de maintien de l’ordre et de respect des normes ; tous deux devant être les piliers du Plan régional de sécurité que la 6ème réforme de l’Etat impose à la Région bruxelloise, capitale internationale, de mettre en œuvre.

Bien évidemment, il y a un enjeu financier mais au-delà de celui-ci, les responsabilités fédérales, régionales et communales doivent être assumées. Ce n’est pas un hasard si la préoccupation de la sécurité reste dans le « top 5 » des thèmes prioritaires des Bruxellois depuis de nombreuses années maintenant. La puissance publique doit être renforcée, avec humanisme mais aussi détermination. L’attractivité d’une métropole, donc sa richesse socio- économique, passe par le niveau de sécurité qu’elle procure à chacun.

Si l’on veut mettre en place ce plan régional de sécurité à Bruxelles et concrétiser ses deux objectifs, stratégique et de proximité, la première action, réalisable rapidement, est l’élaboration d’un état des lieux des forces de police bruxelloises (évaluation du fonctionnement, investissements, organisation...) pour identifier, sans équivoque, les faiblesses et les besoins.

S’il n’existe pas de remède miracle contre l’insécurité, des actions concrètes peuvent et doivent être mises en œuvre. Ainsi, une coordination régionale de sécurité assumée par un représentant du gouvernement régional, une réforme de la norme KUL, un renforcement de la formation des aspirants et policiers, la création d’une école des cadets, des patrouilles pédestres, cyclistes et équestres au départ des divisions locales, des antennes policières plus nombreuses dans les quartiers, la vidéo-protection généralisée, un système télé police-vision subventionné pour les commerces et les professions libérales à risque ou encore en évaluant les contrats de prévention et en mettant en place un service civique régional. De même, l’harmonisation des règlements généraux de police est devenue indispensable, tout comme leur application plus rigoureuse, ainsi que l’élargissement des sanctions administratives aux mineurs de 14 ans.

D’autres grandes métropoles internationales ont relevé le défi de sécurisation de l’espace public. Il est plus que temps de nous y préparer. C’est à ce prix que les générations futures et la classe moyenne feront le choix de la Région bruxelloise.

Paru dans Le Soir en ligne – Février 2014.